Réflexion sur la ‘discrétion comme arme de sauvegarde de notre Patrimoine Historique’ en opposition à la ‘surmédiatisation et le risque de pâtir de l’intérêt touristique et mercantile’ qui apparaît quasi immédiatement dans le sillage des opérations médiatiques telles que l’émission de Stéphane BERN ‘Le Village préféré des Français’.

Eguisheim : Préservation d’un joyau architectural, culturel et historique des affres du tourisme de Masse
‘Pour vivre heureux, vivons caché’

Loin de moi de critiquer seulement les initiatives visant à mettre le patrimoine en avant, car c’est probablement grâce à la mise en valeur (et en avant) des trésors de culture, d’architecture, de savoir-faire ancestral, etc…, de nos pays, que certaines prises de conscience ont permis de sauvegarder ce qui sans cette mise en lumière aurait probablement déjà été détruit ou noyé sous le béton. Reste que la mise en valeur des trésors de nos campagnes, si cette dernière n’est pas anticipée sur l’aspect de ce qui changera une fois sorti de l’anonymat, se traduit trop souvent par des changements et des nuisances qui vont à l’encontre de l’objectif initial.

L’émission de Stéphane BERN ‘le village préféré des Français’ par exemple, qui a le mérite de mettre en avant l’extraordinaire patrimoine français, se traduit quasi systématiquement par un bouleversement profond et rapide de la vie des villages lauréats par l’afflux de dizaines voire de centaines de milliers de touristes, suivi quasi immédiatement par des cohortes d’opportunistes mercantiles qui n’ont de cesse de tout racheter et de transformer ces villages vivants et habités en parc d’attraction à la fausse âme entretenue artificiellement. Les habitants, acteurs locaux, artisans et commerçants qui créaient la vie typique de ces lieux sont alors progressivement chassés loin du joyau dont ils ont été pendant des années les gardiens et les protecteurs, au profit de propriétaires, parfois étrangers, qui valorisent leur investissement (locations temporaires et boutiques) en proposant au touriste ce qui se vend vite et bien, pseudo produit local, guimauves et autres produits sans intérêt, etc…, que l’on trouve dans tous les plus communs des lieux ‘touristiques’, parcs d’attraction, voire dans les foires les plus bas de gamme. Les habitants pour leur part et pour les plus téméraires qui n’ont pas encore décidé de fuir le lieu auquel il s’étaient identifiés depuis si longtemps, doivent cohabiter avec une population de visiteurs peu intéressants, peu avenants, peu respectueux, absolument pas intéressés par un quelconque contact avec des locaux, parfaitement heureux de ne connaitre du lieux que le code de la boite à clef de leur AirbNb, nouveau tourisme qui chassent définitivement celui qui était constitué de gens cultivés et bien élevés qui arpentaient avec intérêt les rues du joyau avant qu’il ne soit mis en lumière.

 

Pour ceux qui connaissent mon site ainsi que mon travail, il y aura probablement une certaine logique entre ce qui m’occupe professionnellement et le lieu dans lequel je vis et auquel je me suis identifié, je veux parler du village d’Eguisheim en Alsace, lauréat du ‘Village préféré des Français’ en 2013. J’y habite depuis 2002.

Mon propos ici, après une introduction clairement critique quant à la manière de mener des actions qui sur le papier n’appelleront en principe que des éloges, mais qui transforment des lieux uniques en enfer pour les riverains quand elles ne vont pas contribuer à une destruction irrémédiable de ce qu’elles visaient à faire découvrir, est de poser la problématique d’une médiatisation qui a oublié de considérer l’appétit insatiable, sans scrupule, parfois criminel, de ceux qui verront dans ces actions une bonne occasion de faire de l’argent facile dans la suite immédiate de la mise en lumière.

Je veux aussi utiliser ces lignes pour attirer l’attention de l’équipe municipale d’Eguisheim sur l’histoire du village, sur l’importance des changements qui depuis 2013 ont profondément changé le quotidien des villageois, et sur sa grande responsabilité quant à une gestion intelligente, juste et pérenne, incluant comme premier objectif la préservation du joyau qui leur a été légué par tant de générations d’habitants et d’acteurs locaux avant eux.

En effet, chacun sait que la tendance, depuis la dernière guerre et jusque dans les années 1970, était que tout ce qui n’était pas de briques ou de béton était connoté de vieux, de non moderne, et donc voué à plus ou moins long terme à la destruction. C’est ainsi que de nombreuses villes et villages ont été défigurés à coup de mesures d’alignement ou de destruction/remplacement par des habitations dans l’ère de ce temps en les transformant définitivement en des lieux sans cachet et sans grand intérêt.

A la surprise sans doute de quelques-uns des lecteurs de cette page, il faut savoir que si Eguisheim est resté la merveille architecturale que certains admirent de nos jours (la particularité de ce village est qu’il est quasi intégralement intact – sauf la partie touchée par l’incendie de 1949 relaté plus bas dans le texte) , ce n’est pas à l’origine grâce à une quelconque initiative pour la sauvegarde d’un pan exceptionnel du patrimoine architectural Alsacien, mais simplement parce que ce village si remarquable avait la réputation d’être un repoussoir insalubre. Ce n’est donc pas un providentiel plan de protection architectural ou culturel qui a sauvé Eguisheim de la destruction mais bel et bien son peu d’attrait à une époque où le modernisme inculte faisait table rase du passé. Dans l’esprit du dicton bien connu ‘pour vivre heureux, vivons caché’, les Eguisiens de l’époque ont en quelque sorte préservé leur patrimoine en ne se rendant pas visible et/ou désirables.

 

Depuis les années 1970 une prise de conscience s’est faite jour et fort heureusement, car grâce à ce sursaut d’intérêt tant pour la culture locale que pour l’architecture typique de notre région, de nombreuses maisons ont pu être sauvées grâce à ce regain d’intérêt. Dans le cas d’Eguisheim, l’insalubrité évoquée plus haut aura permis de restituer un village médiéval quasi intact (il manque 10 maisons et 11 granges qui ont brulé dans un grand incendie le 02 Aout 1949, maisons non reconstruites à l’identique bien malheureusement - https://www.aupieddestroischateaux.fr/%C3%A9guisheim-et-ses-terroirs/les-comm%C3%A9morations/ao%C3%BBt-1949-l-incendie-du-rempart-nord/).

 

Tout n’est hélas pas rose, car l’aménagement du territoire alsacien, mené par Maires ou des Intercommunalités assumant sans vergogne leur préférence pour un modernisme lisse, se traduit de nos jours encore, par la destruction de presque une maison à colombage par jour (entre 300 et 400 par an selon l’ASMA) ! Par ces actes parfois criminels, notre patrimoine architectural si particulier s’efface irrémédiablement un peu plus chaque jour.

Eguisheim est donc une rareté sauvé miraculeusement de la destruction et comme évoqué plus haut, grâce à son peu d’attrait à une époque clef.

 

Qu’en est-il aujourd’hui ?

Le village est de fait un joyau architectural autour duquel, malheureusement, à de viles fins commerciales et touristiques, une communication incessante est menée à l’initiative de l’association des partenaires économiques de la ville d’Eguisheim (APE), mais pas seulement, car des campagnes sont également menées par la CCI, le département, la région, l’office du tourisme, etc…, pour faire connaître la région Alsace à travers le monde et favoriser le drainage de la manne touristique de masse vers les villages tels que le nôtre. Cette communication menée tambour battant, sans consultation des principaux intéressés (les habitants) se traduit par l’arrivée de centaines de milliers de touristes, en majorité peu portés sur la culture et les vieilles pierres, mais plutôt sur une occasion de sortie dans un décor romantique. Pour preuve, cette communication mettant en avant les rues d’Eguisheim comme ‘prétendue’ source inspiration des studios Disney pour leurs dessins animés !... https://www.youtube.com/watch?v=Rw7-b_zlYaA

Juste affligeant !

 

L’accompagnement de ce basculement touristique de la ‘vieille pierre et des amateurs de vins et de gastronomie locale’ vers ‘le tourisme de masse’ se traduit par un nouveau risque de destruction tant du cœur culturel et authentique d’Eguisheim que de sa cohérence architecturale, car fleurissent des gites et des appartements destinés à des locations de courte durée (maisons trop souvent malmenées par des artisans peu compétents lors de leur réaménagement à moindre cout et faisant l’impasse sur la logique architecturale de l’époque de leur construction) souvent gérés à distance et presque tous équipés de leur digicode ou boite à clef (les propriétaires sont pour part des non locaux), des magasins proposant des produits qui n’ont rien à voir avec la culture locale ou alsacienne (souvenirs fabriqués en Chine, guimauve, etc…), une restauration dans l’air du temps (quasi fast Food) dont on retrouve les papiers gras dans les rues, transformation qui a son tour motive des projets d’aménagement pour accompagner la manne tel qu’un grand parking gagné sur une vigne (un comble dans une cité viticole !) ou la destruction quasi programmée des rues du rempart Sud et Nord en retirant les pavés historiques au profit d’un revêtement lisse censé favoriser un cheminement aisé et sans risque de chute (en tout cas est-ce le prétexte invoqué), ou encore des demandes insistantes de propriétaires de gites pour l’agrandissement de la taille des fenêtres (Eguisheim est sous contrôle des ABFs !) afin de répondre aux souhaits des touristes qui aimeraient avoir plus de lumière !

 

Tout ceci ne fait que signer l’avènement d’une nouvelle ère de danger pour le village Eguisheim, car si rien n’est fait, un jour ou l’autre, les intérêts économiques accompagnant la vogue du moment pour le décor (même dénaturé) d’Eguisheim, vont irrémédiablement transformer ce joyau unique en un ensemble kitsch et incohérent, sans retour en arrière possible.

 

Il est donc urgent, qu’au lieu de se rendre coupable du suivisme qui la caractérise depuis plus de deux mandats, l’équipe en charge du village s’inspire enfin de l’histoire récente du 20ème siècle (protéger un trésor en ne le rendant pas ostensiblement attractif) et prenne des mesures fortes afin de décourager toute initiative allant dans le sens du tourisme de masse.

Il est temps de reprendre à son compte le dicton ‘pour vivre heureux, vivons caché’ en le transformant en ‘pour vivre heureux et préserver le joyau que tant d’autres nous envient, vivons discrètement à l’écart des modes et des tendances’ avec pour objectif une vie sociale et économique cohérente et adaptée aux activités historiques et pérennes (viticulture, produits locaux, commerces utiles, une part de tourisme de qualité et choisi, etc…) en rendant impossible toute exploitation du village visant à surfer sur la manne du tourisme de masse. C’est à mon sens la seule attitude à tenir pour sauver ce qui peut l’être encore, et pour la municipalité l’unique chance, à cette période clef, de faire figure d’exemple en œuvrant durablement à la sauvegarde du village, plutôt que de suivre bêtement la tendance du moment et risquer de devenir pour les générations à venir celle qui sera considérée comme le fossoyeur d’un joyau dont elle n’a jamais pris la mesure de la rareté.

 

Jean Christophe HOLFERT

12/03/2022